Vive la photographie

Que penser de ces foules d’amateurs qui prennent des millions de photos avec leur téléphone  ?

Face à ce phénomène, la réaction du photographe est ambiguë  : il devrait se féliciter de voir son art devenir si populaire, mais, d’un autre côté, il redoute – à juste titre – que ce large succès ne vienne dévaloriser sa pratique favorite.

En effet, prendre une photo est désormais devenu un acte banal  : on garde une trace de tout et de rien, de ses proches — famille et amis — bien sûr, mais aussi d’un animal domestique, d’un lieu de vacances ou d’un plat au restaurant.

Ainsi, nous avons deux populations, parfois difficiles à distinguer: appelons les amateurs et photographes.

Il y a, tout d’abord, les plus nombreux  : les amateurs. Ceux qui font de la photo pour le plaisir (l’amateur c’est celui qui aime). Il y a quelque temps, on aurait ajouté et qui prennent peu de photos et seulement dans des occasions déterminées (vacances, évènements familiaux). Et c’est justement ce qui a changé  : ces amateurs photographient à tout va, car la pratique est, aujourd’hui, doublement encouragée. Tout d’abord, il y a le coût marginal d’une image numérique – qui semble(1) négligeable – et, ensuite, il y a les évolutions techniques qui permettent de photographier tout, à tout instant, quelles que soient les conditions de prise de vue. Dans un temps, pas tellement éloigné, seuls les passionnés se promenaient constamment avec un appareil photo en poche. À présent, plus besoin de se soucier d’emporter un appareil  : un téléphone suffit  !

Et le vice est encouragé par la qualité du résultat  : même avec une faible lumière, il est facile d’obtenir une image lisible, même à très courte distance, l’image est nette. Du temps du film, bien des débutants ont été découragés et n’ont pas poursuivi leurs expérimentations, car elles se sont soldées par de la pellicule gâchée et de l’argent gaspillé.

Voilà le scandale  : les amateurs peuvent enfin aimer la photo sans restriction. Et alors  ?

 

Bon. Intéressons-nous à la seconde population… nous les appelons les photographes tout court, pour éviter d’entrer dans le débat qui est pro / qui ne l’est pas.

Ces photographes ont bien quelque trait particulier… Ce n’est pas — ce n’est plus — le nombre de photographies prises. Ni le niveau de performance du matériel  : aujourd’hui, un appareil numérique ordinaire permet de produire une image de qualité suffisante pour une publication en presse magazine.

Il faut chercher ailleurs  : le photographe, c’est celui qui s’investit lui-même dans sa démarche. Démarche artistique  ? le mot fait peur… Disons, en tout cas, qu’il n’investit pas dans le seul matériel.

Que fait-il… en plus de la photo  ? C’est simple  : il lit des magazines spécialisés, il achète des livres sur la pratique de la photographie, il visite des expositions, il participe à des forums d’échange sur internet, il suit des formations ou participe à des ateliers spécialisés.

Un point commun parmi toutes ces activités  : leur finalité. Notre photographe cherche à se perfectionner  : en maîtrisant mieux la technique, en profitant des avis des autres sur son propre travail et, enfin, en analysant, à son tour, le travail des autres.

Voilà, le mot travail est lâché  ! Ce photographe n’est plus tout à fait un dilettante. Il a une démarche ou, mieux, un projet. Ce qu’il produit, il le met en question pour tenter de progresser et pour se construire un style.

Pour résumer, l’acte photographique amuse l’amateur et lui procure un plaisir simple. Il n’en est pas de même pour le photographe. Faire des photos ça lui prend la tête, mais ça lui procure une véritable jouissance  : celle de la création artistique. On aura vite compris qu’entre simple plaisir et jouissance, le premier est plus facile à atteindre que l’autre.

Revenons aux soucis de cohabitation entre ces deux populations. Comme souvent, la bonne entente pourrait exister, en mettant en jeu respect et tolérance.

 

Les photographes doivent tolérer ces amateurs qui ont une approche joyeuse et ludique de la photographie, justement parce que cette approche est positive.

 

Les amateurs doivent respecter les photographes en cessant de laisser croire que, d’instinct, ils peuvent faire aussi bien qu’eux sans efforts et sans avoir rien appris.

 

Ces attitudes n’ont rien de nouveau et l’expression peintre du dimanche ne date pas d’hier.

Toutefois, pour la photographie, la situation est différente  : parmi ceux qui sortaient d’une exposition de peinture, en disant moi, je peux en faire autant,  peu nombreux étaient ceux qui sautaient sur leurs pinceaux.

Eh oui, n’est pas peintre – même peintre amateur – qui veut, il y a un minimum de technique à acquérir et de temps à consacrer. Du coup, la démarche de l’amateur est, par nature, mieux tolérée, car il s’y sera forcément quelque peu investi.

Inversement, l’amateur qui mitraille avec son téléphone n’a absolument rien investi. Il n’a même pas acheté d’appareil photo, la capacité de son téléphone à prendre des photos n’étant qu’un dommage collatéral. On comprend, dès lors, l’irritation du photographe – pro ou non – qui, par exemple, essaie de capter une image convenable des mariés au sein d’une nuée de téléphones.

Respect, donc…

D’ailleurs, un photographe peut tout à fait, à l’occasion, utiliser son téléphone. Est-il, dès lors, susceptible d’être rétrogradé  ? Encourt-il quelque blâme  ? Observez bien, à l’occasion, et vous verrez que le photographe a un comportement particulier lorsqu’il prend une photo  : il ne déclenche au jugé qu’en cas d’impérieuse nécessité (rapidité extrême, discrétion imposée). Vous le verrez alors se déplacer lui-même ou positionner son téléphone, le prendre à bout de bras ou au ras du sol. Il ne fait pas ça pour épater la galerie  : il sait que la composition est ce qui fait la valeur de l’image et, probablement, il y prendra d’autant plus de soin qu’il sait que l’image produite par son téléphone sera de qualité moyenne et qu’il faut qu’elle arrache par ses qualités visuelles intrinsèques. Le choix du sujet, de l’instant, et une composition soignée feront à coup sûr oublier les relatives déficiences techniques (sinon, plus d’une image culte serait partie au rebut, victime du progrès technologique).

Quant à la tolérance du photographe pour l’amateur, il faut constater qu’elle n’est pas encouragée par les media, ni par les conversations de comptoir, ou de forum  : la chose est entendue, les photographes professionnels subissent la concurrence des amateurs. Une image de reportage – parmi mille identiques – ne se vend plus, ou bien à un prix dérisoire. Les mariages sont couverts par des amateurs qui travaillent au noir, etc.

Un peu de bon sens  : un journal utilisera la photo d’un amateur, à défaut de celle d’un professionnel, uniquement parce que le premier était sur place avant l’autre. Dès que des images pro seront disponibles, il les utilisera, car il craint d’engager sa responsabilité avec des images sans garantie de provenance.

Quant au mariage couvert par un amateur — ne pas confondre avec le fraudeur, professionnel camouflé — le résultat peut être bon, même très bon, mais il lui manque l’expérience du professionnel. Notre amateur est peut être très bien équipé, mais il ne possède probablement pas un second boîtier, indispensable en cas de panne et, en tout cas, indispensable pour alterner très rapidement vues d’ensemble et gros plans, sans avoir à changer d’objectif. De même, un professionnel aura un plan B en cas de pluie, mis au point par un repérage préalable. Cette différence n’est pas perceptible… jusqu’au moment où un imprévu se présente.

Alors, ces évolutions, si elle alimentent les débats du moment, donnent-elles lieu à de plus graves interrogations  ? Sans aucun doute, ce n’est pas la fin de la photographie, bien au contraire, mais est-ce la fin des photograpĥes  ?

Il n’est pas à exclure, non pas de voir disparaître la profession, mais de voir s’en réduire les effectifs.

Ceux qui ne craignent pas de pratiquer l’ironie peuvent faire remarquer que l’apparition de la photographie a certainement fait grand tort aux peintres spécialisés dans le portrait.

D’autres, moins provocateurs, tenteront de calmer le jeu en proposant comme source de réflexion de se pencher sur les pratiques culinaires. En effet, cuisiniers amateurs et professionnels se côtoient depuis quelques siècles, sans que ces derniers n’aient pour autant disparu.

Et, dans ce domaine, il est intéressant de remarquer qu’est apparu, depuis longtemps, une nette séparation de vocabulaire entre recettes professionnelles et recettes dites de ménage. Ces dernières se caractérisaient par l’emploi d’une liste limitée d’ingrédients — produits localement — alors que les professionnels se signalaient par le recours à des denrées rares, provenant de pays éloignés. Mais la globalisation a mis à la porté de tous des ingrédients, autrefois introuvables. Reste un clivage tout naturel et évident : la difficulté de préparation : pour le gâteau de ménage, il suffit de mélanger les ingrédients courants (œufs, sucre, farine, beurre, etc.) dans n’importe quel ordre, alors que le dessert professionnel demandera un tour de main et un savoir-faire sans faille (pâte feuilletée…).

L’analogie n’est-elle pas frappante  ? L’amateur brandit son téléphone et capte, tant bien que mal, une image, ça sera toujours lisible. De même, l’amateur affamé met le plat tout prêt au micro-ondes pour une durée approximative, ça sera toujours mangeable.

Pour conclure, gardons donc, de cette analogie, la distinction de vocabulaire entre grande cuisine et cuisine familiale ou recette de ménage. Nos amis pharmaciens n’ont pas hésité à qualifier les spécialités non remboursées de médicaments familiaux.

Il faudrait essayer de suivre cet exemple et bâtir un vocabulaire approprié. Nous avons bien le terme de photo souvenir, mais il est plutôt péjoratif… Quant à photographie sociale — comme les réseaux du même nom — le terme est déjà employé pour une pratique humaniste et militante.

Photographie mobile restreint abusivement la pratique à un certain type de matériel : les téléphones, car il ne manque pas d’appareils photos de petite taille, tout aussi mobiles.

Pourquoi pas photographie domestique  ?

Et laissons les photographes faire de la photographie tout court.

(1) une idée pour un prochain article…

(2) le terme notre photographe a l’avantage de rester à un genre neutre… voir rédaction épicène.