Pour une esthétique de la photographie abstraite

La photographie est, par nature, figurative : non seulement elle reproduit un sujet existant, bien réel, mais elle est même physiquement produite par celui-ci (concrètement, l’image est produite par la lumière réfléchie par ledit sujet). Cette constatation peut amener à penser que la photographie est une technique et non un art, et, qui plus est, une technique incompatible avec toute idée d’abstraction.

Même en adoptant ce point de vue réducteur, qui fait fi du rôle du photographe lui-même, force est de constater que l’on ne peut pas regarder une photographie sans considérations esthétiques. Oui, il est manifeste qu’il existe de belles photographies, c’est-à-dire des photographies qui parlent à notre sensibilité comme de véritables œuvres d’art et, puisqu’il peut produire des œuvres d’art, le photographe est donc un artiste.

Mais qu’est-ce qui caractérise une œuvre d’art ? La réponse peut se trouver chez Kant : une œuvre d’art est caractérisée par son universalité. Et nous pouvons tous le constater : les images les plus célèbres sont appréciées dans le monde entier, même si, concrètement, elles donnent à voir une scène ou un objet singulier. Cet intérêt vient de ce que ces images parlent à notre sensibilité (nous en percevons la beauté), aussi bien qu’à notre entendement (nous y décelons un sens).

Pour Kant, cette définition du beau trouve une illustration parfaite dans le domaine musical : ce que nous écoutons ne décrit pas, en général, un objet précis et pourtant nous y trouvons un sens : tel morceau de musique est gai, tel autre, triste. Même si chacun peut lui trouver une signification qui lui est propre, chaque pièce musicale nous raconte quelque chose.

Dans le cas d’une photographie, c’est plus complexe, car nous voyons, en premier, la représentation d’un sujet qui, le plus souvent, nous apparaît clairement : un personnage, un évènement, un monument, etc. Pourtant, la réflexion esthétique ne s’intéresse pas au sujet, mais à la façon dont il est traité. Ainsi, une compétition prestigieuse, comme le World Press Photo Award, permet de concourir dans diverses catégories (Actualité, Sport, Portraits, etc.), cependant, toutes les images primées ont en commun une même qualité esthétique. Le photographe peut en conclure qu’il est libre d’exercer son art dans n’importe quelle discipline du domaine, l’important étant de conjuguer savoir-faire technique et sensibilité, en un mot faire preuve de talent.

Voilà pour la théorie, mais, dans la pratique, il n’est pas indifférent de choisir une spécialité, car chacune d’entre elles requiert des qualités spécifiques. A chacun donc de choisir en fonction de ses goûts et de ses capacités.

Si le photographe est lui-même convaincu d’être un artiste, cela ne permet pas de préjuger de la place de la photographie parmi les autres arts plastiques, voir même parmi les Arts tout court. Aujourd’hui, la pratique de la photographie s’est très sensiblement étendue, jusqu’à devenir courante dans ce que l’on appelle le grand public. Du coup, elle est de moins en moins perçue comme une discipline artistique.

Bien entendu, cela ne peut que contrarier le photographe qui se veut et qui se sent artiste. Par réaction, il va donc chercher à se différencier par la technique, alors qu’il devrait miser sur son propre talent. Il pourra même se tourner vers des techniques permettant de modifier l’aspect de l’image qui, ainsi, ne ressemblera plus véritablement à une photographie. Daguerréotype, cyanotype, gomme bichromatée… autant de techniques, au demeurant anciennes, qui permettent de produire une image que l’on ne saurait assimiler à une photographie ordinaire.

Même si l’on peut produire ainsi des œuvres estimables, c’est tout de même une solution de facilité et se cantonner à cette pratique risque de limiter la créativité. De plus, cette démarche amène à considérer une technique comme but et non pas comme moyen, ce qui, en fait, vient brider la capacité d’expression. On l’aura compris, ce n’est donc pas mon choix.

Je vais donc tenter de décrire ma démarche actuelle, étape par étape. Revenons à cette question de l’esthétique et du sens. Parmi les images que j’ai réalisées, il y a quelques années, je me suis plus particulièrement intéressé à celles qui posaient littéralement une question au spectateur. C’est-à-dire à des photographies dans lesquelles il semblait difficile de reconnaître le sujet. C’est paradoxal, car cela n’aurait pas dû les placer dans la catégorie des photographies réussies, mais j’ai remarqué qu’elles suscitaient pourtant un grand intérêt chez le spectateur qui se trouvait, comme on dit, interpelé. Une réflexion de ce type aurait pu me conduire à produire des images indéterminées, dans le genre devinette ou « photo-mystère », mais il me semblait que d’autres valeurs étaient ici en jeu, au-delà de la simple distraction. Plus de jeu, mais un enjeu.

Ici, le point de vue kantien sur l’esthétique ou, plus exactement, la capacité de juger est venu m’éclairer : « le beau est la rencontre du sensible et de l’intelligible ». Ce que nous percevons nous frappe par l’intermédiaire de nos sens et nous y voyons aussi du sens. Ainsi, dans la nature, nous pouvons être frappés par la beauté d’une fleur ou d’un oiseau, notre attention peut être attirée par la forme étrange d’un rocher. Dans ce cas, nous apprécions ce spectacle, mais, tout en le contemplant, nous ne songeons pas un instant qu’il puisse être le fruit du hasard, persuadés que ce que nous voyons a été conçu avec une intention, un sens.

Il en est des œuvres abstraites, comme de ces productions de la nature. Toutefois, il y a une différence essentielle : à l’origine de cette production, nous sommes certains qu’il y a un être sensible, une volonté, ce qui est loin d’être démontré dans le cas de la fleur ou de l’oiseau.

J’ai fait le choix de la photographie abstraite, à partir de deux familles de sujets, correspondant à deux conduites totalement différentes.

La première consiste à choisir des sujets bien réels et bien déterminés, mais à leur procurer un caractère abstrait en les présentant sous un point de vue original. Un éclairage contrasté ou un contre-jour peuvent rendre méconnaissables des objets usuels. De même, le flou ou le plan rapproché donnent un aspect inhabituel aux choses les plus ordinaires. Cette démarche présente l’avantage de solliciter la créativité, par une recherche constante de sujets, sur lesquels il s’agit de porter un regard très personnel, mais court le risque d’être dévalorisée par la nature banale et ordinaire des objets photographiés.

Pour la seconde, j’ai donc adopté une démarche différente : puisque la réaction du spectateur est provoquée par la difficulté qu’il éprouve à reconnaître un sujet, un choix radical consiste, en quelque sorte, à supprimer le sujet ou plus exactement son caractère figuratif. Dès lors, même s’il est traduit avec fidélité par la photographie, il n’évoquera rien ou, plus exactement, évoquera des choses différentes, en fonction de celui qui regarde. En cela, on retrouve l’analyse de Kant sur la musique.

Quels sont ces sujets abstraits par nature ? Ceux qui n’ont pas de forme prédéterminée ou présentent un forme changeante, variant de manière imprévisible et aléatoire. C’est pour cela que je me suis tout naturellement tourné vers les fumées et les liquides, car les fluides produisent des formes qui sollicitent notre imagination. Qui n’a jamais cru déceler, dans un nuage, une forme familière ? Les liquides, seuls, sont rarement suggestifs, sauf quand ils produisent l’image, altérée par le reflet, de quelque objet ou paysage familier. Par contre, le mélange de différents liquides est apte à créer des formes évocatrices.

Une telle pratique n’est pas sans inconvénients. Tout d’abord, le résultat est difficilement maîtrisable : même si l’on verse les produits de manière à créer, à un endroit donné, une figure susceptible d’être photographiée, on ne sait jamais précisément comment elle prendra forme, ni à quel moment ladite forme sera la plus intéressante. Une autre difficulté est d’ordre technique : la taille réduite du sujet à photographier impose une zone de netteté très limitée. Si l’on ajoute que ledit sujet est mobile et changeant, on comprend ce que la réussite de telles prises de vue peuvent avoir de délicat. Une belle image, enfin capturée, est donc une véritable récompense et vient s’ajouter au plaisir de la réussite la joie d’avoir saisi une forme qui n’a existé qu’un instant.