Le temps suspendu ?

C'est un rapport complexe que la relation de la photographie avec le temps. Parce qu'elle est produite physiquement par le sujet (par la lumière qu'il réfléchit), elle a un statut de témoignage objectif et instantané de la réalité.

Pourtant, une photographie ne rend pas compte de notre perception de la temporalité, elle n'est qu'une des images possibles parmi une infinité. Un instant plus tôt — ou un instant plus tard — et c'est une toute autre vision qui aurait été captée. Un portrait ou un événement se situent en réalité dans un intervalle de temps et le photographe n'en prélève qu'une vision infinitésimale.
Comme le faisait remarquer Robert Doisneau, après tout, une centaine de photographies représente à peine une seconde de temps écoulé.

Le portrait — ou la photographie d'un événement — donne une vision du sujet qui résistera au temps, mais qui se révèle insuffisante pour exprimer à elle seule la complexité du sujet.

Choisir de photographier ce que l'on peut considérer comme des abstractions a pour avantage de libérer de ces considérations. Bien entendu, ces formes — produites par des liquides mélangés —  existent dans le temps : elles naissent d'une simple goutte pour se développer, s'épanouir et finalement disparaître, mais nous ne pouvons guère attacher d'importance à ce parcours, pure évolution physique de matières inanimées.
Du coup, nous voici libres de voir ces images comme de purs instantanés :  ce qui a été avant, ce qui sera après ne nous intéresse pas. Nous pouvons savourer la sensation d'observer un pur moment d'éternité.