Du Leica à l’iPhone, que devient la photographie ?

Réflexion sur la pratique photographique au XXIème siècle.

Nous allons voir que la photographie moderne a subi des évolutions majeures. À présent, la pratique photographique se caractérise par  : vulgarisation , rapidité, abondance. Ce que l’on pourrait résumer par la phrase  : «  aujourd’hui, tout le monde prend, facilement, beaucoup de photos  »

Cette évolution n’est que la suite logique du développement de la photographie.

En effet, on peut affirmer que la technique photographique n’a jamais cessé de se simplifier.

Dans les tous premiers temps, le processus complet était à la charge de l’opérateur depuis la préparation des plaques sensibles jusqu’au tirage final… quand il ne fabriquait pas lui-même son appareil  ! Plus tard, plaques et films purent enfin être achetés, prêts à être utilisés.

Puis, le photographe put enfin abandonner la pratique de la chimie et du tirage, des officines spécialisées pouvant s’en charger.

On a aussi facilité la prise de vue : les appareils photographiques se sont dotés de toujours plus d’automatismes.

 

Finalement, l’ère numérique est arrivée. Elle a apporté deux changements majeurs.

Tout d’abord, plus besoin de chimie : l’image capturée par l’appareil est immédiatement disponible. Mais surtout, ordinateurs et internet ont apporté la véritable révolution     : le photographe, même amateur, a toute liberté pour exploiter ses images à toutes les étapes. Sur l’ordinateur, il peut les stocker, les organiser (les effacer aussi…), mais il peut aussi les améliorer grâce aux logiciels de retouche. Via internet, il peut les publier à l’attention du cercle de famille ou bien les montrer au monde entier.

La révolution est précisément là : une chaîne complète et homogène, à la disposition de tous, depuis la prise de vue jusqu’à la parution. Ce faisant, on a créé un fabuleux outil de communication par l’image.

Aujourd’hui, à partir d’un téléphone mobile, cette chaîne est parfaitement intégrée   : on prend la photo, on la visualise et, au besoin, on la retouche, puis – toujours sur le même appareil – on la met à disposition sur les réseaux sociaux à l’attention de son cercle de connaissances.

Souvenons-nous d’un passé proche : qui aurait eu la patience – ou même, l’idée – de photographier le contenu de son assiette au restaurant pour le montrer à tous ses amis     ?  La démarche aurait rebuté le plus grand nombre. Tout d’abord, il fallait avoir un appareil photo sous la main. La prise de vue effectuée, il fallait attendre d’avoir fini le film de 24 ou 36 poses (ce qui pouvait prendre des mois!), puis attendre le bon vouloir du laboratoire et, ensuite, trouver un moyen de diffusion de ce qui n’était probablement plus d’actualité. Du coup, il fallait un événement exceptionnel pour envisager ce type de prise vue, par exemple le repas de mariage et son gâteau.

Et cette logique d’automatisation, poussée à l’extrême, a entraîné l’instantanéité    : un processus aux mains d’un acteur unique et une économie de gestes, qui ont simplifié cette chaîne – qui va de la prise de vue à la publication-, mais qui ont eu aussi pour conséquence, en faisant gagner du temps, de rendre ces opérations quasi-instantanées.

Ce n’est pas sans conséquences, et, si cette évolution a son côté positif, elle a aussi son côté négatif.

Le progrès est incontestable quand on comprend que libérer le photographe des contraintes techniques, c’est lui laisser plus de temps à consacrer à la créativité.

Quand on n’a pas besoin de penser à la technique – en tout cas, pas toujours – on est plus disponible pour capter son sujet et pour soigner sa composition.

Par contre, cette facilité pousse à la surproduction. Auparavant, quand une image était difficile et couteuse à réaliser, on était naturellement incité à passer du temps à construire et à soigner sa photo. Ceux qui se sont essayé à la pratique de la photographie avec une chambre grand format me comprendront. À l’opposé, la capacité de produire instantanément une image – pour un coût négligeable – peut pousser à multiplier les prises de vue, en espérant que, sur le nombre, un cliché sortira du lot.

Pourtant, qui songerait à aligner des lettres au hasard en espérant composer ainsi un poème génial    ?

Allons plus loin et observons un photographe expérimenté, car il est trop facile de se moquer des «    amateurs    ». Une image parfaite est là    : le bon sujet, la bonne lumière, le bon cadrage… Notre photographe tient LA bonne photo. Et là, au lieu de simplement déclencher et de la matérialiser, il va prendre deux, trois photos à la suite, ou même plus.

Voilà donc un gaspillage inutile  ? Non, car le geste peut parfois être profitable et même nécessaire.

Certains sujets mobiles et changeants justifient la démarche. D’un instant à l’autre, dans une photo de groupe, un des sujets peut fermer les yeux. L’expression d’un modèle, l’attitude d’un enfant est difficile à saisir. Mais le photographe expérimenté a ses «    trucs    » pour discipliner le groupe, guider le modèle ou distraire l’enfant.

Déclencher au hasard ne suffit pas, à assurer un résultat, mais multiplier les prises soignées permet d’éliminer les ratés résiduels. L’essentiel est que chaque vue soit réalisée avec le même soin que si elle était unique. Du coup, on ne cherche plus parmi des images prises au hasard, mais, parmi de bonnes images, on sélectionne celle qui est la meilleure.

Ceci dit, lla plupart des sujets ne justifient pas de telles précautions.

En supposant un travail soigné, cette prodigalité ne fera que générer de l’embarras : il est vraiment difficile de choisir entre plusieurs images ne différant que par d’infimes détails.

Bien entendu, il n’en va pas de même, si ces images multiples proposent des choix sensiblement différents, par exemple l’alternative entre cadrage horizontal et vertical.

À propos de répétition, notons que, dans toute discipline artistique, il est enrichissant d’approfondir l’étude d’un même sujet par une pratique assidue. Mais il s’agit là d’une production réfléchie dans laquelle chaque nouvelle œuvre est le produit d’une réflexion basée sur l’analyse des travaux qui l’ont précédée.

Il est évident que produire une série d’images en quelques instants ne peut pas relever de ce type de démarche.

Alors, comment se retrouver dans cette profusion d’images ? Car, sur internet, les stocks se mesurent en milliards d’images  !

En fait, c’est cette abondance qui va jouer un rôle de régulation. D’une part, en raison d’un phénomène d’oubli, inévitable : parmi des milliers de photographies, combien celui-là même qui les a prises en a-t-il de bien présentes en mémoire    ? À plus forte raison, quand il ne s’agit plus de nos propres images – qui ont l’avantage de se recouper avec nos souvenirs – combien vont échapper à l’oubli ?

Cette multitude, facilement accessible, nous entraîne aussi à relativiser la valeur de nos propres images. De retour de voyage, vous êtes satisfait de cette photo que vous avez prise et qui immortalise un paysage célèbre. Et il peut s’agir réellement d’une photographie de qualité    : belle lumière, cadrage parfait, etc.

Oui, mais… en quelques minutes suffiront pour trouver sur internet de multiples images de qualité équivalente. Bien sûr, chacune aura sa part d’originalité, mais il serait difficile de les départager.

Si chacune de ces images peut avoir son moment de gloire, privée ou publique,  il n’en ressortira aucune au-dessus des autres, qui prendrait un statut d’icône.

Cette unicité est remise en cause, même pour le reportage, c’est-à-dire la photographie d’évènements uniques, car on trouve en tous lieux profusion de photographes, professionnels ou amateurs.

Faites l’expérience suivante : soumettez à un moteur de recherche quelques mots-clés relatifs à un événement récent ou à une personnalité. En quelques secondes, viennent s’afficher plusieurs dizaines d’images différentes s’y référant.

Il est édifiant de constater ainsi de visu que, non seulement, tous les sujets possibles sont couverts, mais qu’ils le sont par un grand nombre d’images de qualité professionnelle.

Et ce n’est pas sans conséquences, car, dans un monde régi par l’économie de marché, il est aisé de comprendre que ce qui est abondant aura tendance à être bon marché, sinon gratuit.

Prenons comme exemple, la tour Eiffel, qui accueille plus de six millions de visiteurs par an. Et n’oublions pas que ceux qui viennent la contempler sans y monter ne figurent pas dans ce décompte.

Il n’est donc pas exagéré de penser que ce sont des millions de photos de ce monument, qui sont prises chaque année.

Il est donc difficile d’imaginer qu’une de ces photos, quelle qu’en soit la qualité, puisse avoir une valeur commerciale, ou même mémorielle, car, en portant sur un sujet universellement connu, elle n’apporte plus aucune information.

Aucune ? Non, aucune, si l’on prend en compte ce qu’a capté l’appareil, physiquement. Dans notre exemple, la photo ne montre rien, le «ça a été», cher à Roland Barthes, a perdu sa valeur, puisqu’il n’y a pas d’intérêt particulier à montrer que la tour Eiffel se trouve à Paris. Mais il lui reste une signification d’un autre ordre.

En effet, la fonction de témoignage demeure, car le «ça a été» est remplacé par «j’étais là» ou «j’ai vu ça».

Et, dès lors, on comprend pourquoi cette photo témoignage prend toute sa signification lorsqu’elle bénéficie d’une capacité à être communiquée instantanément.

Ce message devient ainsi considérablement plus fort, car on ne dit plus «j’étais là    », mais «je suis là».

Allons plus loin, en notant qu’une telle image, qui illustre l’instant présent, n’a pas forcément besoin d’être conservée.

D’ailleurs, il est significatif de voir que, sur internet, la chronologie des informations est mise en avant de façon très particulière. Blogs, sites de partage ou réseaux sociaux, tous présentent en premier l’information la plus récente, rapidement remplacée par une autre, plus récente. Et, même si elle n’est pas supprimée, l’information ancienne est de plus en plus difficile d’accès, jusqu’à finir, en vrac, dans quelque rubrique «    archives    », de même qu’on accumule ce qui ne sert plus dans une cave ou un grenier.

Cette réflexion peut nous donner une piste pour élaborer une typologie des «producteurs d’image», mais ne nous trompons sur la démarche  : il s’agit ici de comprendre nos rapports aux images et non d’apporter des jugements de valeur en faisant une classification entre béotiens, amateurs et professionnels.

Notre critère : la valeur attachée aux images elles-mêmes par celui qui les a prises.

En premier, vient celui qui prend des photos sans y attacher trop d’importance. Il ne se complique pas la vie  : ses images ne quittent pas l’appareil qui les a prises, la consultation se faisant uniquement sur l’écran intégré.

On peut faire mieux pour partager ses images : copie sur l’ordinateur et envoi par courrier électronique sont les outils de base – et les plus anciens. Heureusement, les progrès constants et efficaces de la technique permettent au plus grand nombre d’effectuer ces tâches.

L’idéal – et il existe aujourd’hui grâce au smartphone – est de passer directement de la prise de vue au partage… en espérant, tout de même, que la case sélection ne sera pas oubliée.

Nous avons atteint là un niveau de pratique assez évolué et surtout cohérent    : l’image est devenue message.

Du coup, rien de choquant à vouloir s’en tenir là, après tout, il est naturel et humain de vouloir partager, dire à ses proches qu’on passe un bon (ou un mauvais) moment. Ça ne gâche rien de le leur montrer, au contraire.

Mais s’agit-il encore de photographie ? Question de définition.

Pour ma part, je pense que le photographe n’est pas seulement quelqu’un qui prend des photos, il doit le faire dans le cadre d’une démarche volontaire et réfléchie. Sans aller jusqu’à élaborer un ambitieux projet de création, tout photographe peut réfléchir a posteriori sur les images qu’il a déjà réalisées et, avec un œil critique, chercher à s’améliorer.

La motivation n’est  difficile à trouver : dans un monde saturé d’images, comment ne pas se sentir frustré lorsqu’on n’arrive pas à faire aussi bien que ce que l’on voit autour de soi  ?

Peu importe que la démarche se base, au départ, sur la simple imitation, l’important c’est l’intention d’exprimer quelque chose et, surtout, de procéder à une analyse critique du résultat, dans une perspective de constante amélioration.

Le photographe se caractérise par le respect dont il fait preuve à l’égard des images qu’il a réalisées.

Il est fier des meilleures, mais il sait aussi apprécier les autres, comme source de réflexion.

Il s’agit donc de passer du temps et, petit à petit, la photographie deviendra une activité à part entière, mêmesi elle reste,le plus souvent réservée, aux moments de loisir.

 

Quoi qu’il en soit, la photographie est pratiquée par un public toujours plus large. Prendre une photo est devenu un geste simple, et cette simplicité n’est pas le fruit d’un compromis sur la qualité du résultat. Il n’en faut pas plus pour que tous se sentent photographes et ce n’est pas sans conséquences.

Dès les premiers temps de sa découverte, la photographie a suscité un grand intérêt et cet intérêt n’a jamais faibli. Mais, on a regardé cette discipline comme une technique et non comme un Art.

Encore aujourd’hui, alors que le cinéma est sans contestation le 7ème Art, la photographie se cherche encore une place comme 8ème Art. Place qu’elle doit partager avec la radio et la télévision.

Or, ces dernières années, on avait le sentiment que cette reconnaissance était en grand progrès.

Quelques photographes ont acquis une grande notoriété et les expositions de ces photographes déplacent des foules. Le marché de l’art n’est pas en reste dans ce processus de reconnaissance  : certains tirages de photographies célèbres ont atteint des cotes élevées.

Hélas, cette lente progression semble bien être remise en question. Au moment où émergeaient les statures du photoreporter ou du photographe humaniste, perçus comme de modernes héros, voilà que cette notoriété est contestée  : prendre une photo  ? Pas si difficile que ça.

Circonstance aggravante, ces téléphones qui revendiquent le statut d’appareil photo, sont utilisés justement dans la rue, c’est pour cela que le photoreporter est la victime ce cette dévalorisation. Le photographe de défilés de mode, ou bien le photographe de sport avec son monstrueux téléobjectif, ne souffrent pas de cette concurrence.

Rappelez-vous  ! Georges Eastman nous l’avait annoncé, à travers un des slogans de la marque Kodak  :Soyez le reporter de votre vie.

Mais, à y regarder de plus près, ce raccourci devrait nous faire réfléchir  : ce reporter ne photographie pas le monde, mais sa propre vie. Voilà une différence de taille  : la plupart de ces clichés, partagés sur le net, ne décrivent que des évènements à la portée limitée.